VACANCES

Soixante étés passés, soixante mois d'août et le doute en moi qui arrive tout à coup sans crier gare à la table du buffet de la gare de ma petite ville désormais trop tranquille. Un train passe et soupire avec ses wagons de souvenirs. Réminiscences.

Vacances de l'enfance. Marche sur les sentiers des préalpes bordés d'épilobes et d'astrances. Au sommet, sur un rocher, tasse de thé, viande séchée et carte de géographie déployée. Innocence.

Vacances de l'adolescence. En voiture pour l'aventure. Balades d'amoureux dans la deux-chevaux bleue. Routes de France. Soleil de Provence. Clair de lune sur les dunes. Parfum de mer aspiré dans des cheveux dorés. Grain de sable croqué à la pointe d'un sein bronzé. Traversées en cargo lent vers d'autres continents. Descente à ski en pyjama sur les pentes du Fuji-Yama. Randonnée en canoé sur le Grand Lac Salé. Ebats passionnés sous les palétuviers un soir d'été au Zimbabwe. Insouciance.

Puis est venu le temps des voyages du papa devenu sage. La petite famille en Italie, en Tunisie, aux Etats-Unis. Mes bébés apeurés délicatement bercés dans une douce baie de la Méditerranée, mes petits garnements en route vers Kairouan sur le dos d'un chameau blanc, mes joyeux Navarros sur leurs petits chevaux emmenés à l'assaut des plaines du Colorado. Exubérance.

Mais une fois passées les années où l'on faisait briller des petites flammes dans les yeux des enfants, une fois passés les moments où l'on tente de rallumer dans des chambres d'hôtel les chandelles des amours d'autrefois, vient le temps de l'été appréhendé, du coeur solitaire qui sèche sans soleil, de la plage qui s'arrête au bout de la table du bistrot. Déliquescence.

Alors on se laisse emmener dans les histoires des autres. On se laisse embarquer comme un mouton dans le récit abscons d'un vieux compagnon parti traquer le glouton au pays des Lapons. On se laisse enivrer par quelques diplômés du pinard qui vous narrent leur odyssée aux tonneaux du côté de Bordeaux. Et on se laisse embringuer par une veuve esseulée dans une interminable croisée sur le Bodensee. Et on l'écoute raconter sa vision émerveillée de l'île de Mainau, des azalées et des pavots dans les allées du château. Dissonance.

C'est vendredi soir. Un orage a chassé quelques retraités attardés sur la terrasse du café. Georgina s'est installée au coin du comptoir. Elle joue de l'accordéon. Je regarde ses doigts effilés courir sur le clavier, ses beaux bras bronzés étirer le soufflet, ses yeux s'illuminer à ses airs enjoués. Je vois s'envoler vers les Balkans de beaux échassiers blancs, des brebis aux rondes tétines qui broutent sur les collines, des maisons aux toits de paille, des villages ceints de murailles. Un char près d'une remise que tire une jument grise. L'accordéon joue en mineur. Des croix de pierre enveloppées de mousse émergent d'un cimetière couvert d'herbe rousse. L'ombre de moniales sévères glisse sur les dalles d'un vieux monastère. Sur les sommets sombres des Carpates, les nuages s'avancent comme des vaisseaux de pirates. L'accordéon s'envole. Sur des champs de tournesols butinent des millions d'abeilles lutines. Sur la place d'un village, la fanfare s'élance, les fillettes aux robes brodées de fleurs dansent. Sur les rives du Danube bleu, les pélicans planent, majestueux. Luminescence.

Il est une heure du matin. Georgina m'emmène encore par ses mélodies sur les chemins de sa Roumanie. Nous montons le long escalier vers sa chambre mansardée. Elle ouvre la fenêtre sur le ciel dégagé. Je la prends dans mes bras régénérés. Un nouvel été commence. Renaissance.