Nora (Extrait)

Les portes métalliques claquent derrière Nora. Le wagonnet démarre dans un long crissement et s’engouffre dans le noir. Tout à coup, des éclairs trouent la nuit et, sur les côtés du couloir étroit, des sarcophages s’ouvrent en grinçant sur des momies agitées de spasmes. Au bout de leur fil, des mygales agitent leurs pattes velues tandis que des rapaces aux yeux phosphorescents frôlent de leurs serres la tête de la jeune fille. Pour la dixième fois, Nora passe devant les fantômes aux draps blancs qui dansent autour d’elle, ensuite sous les membres sanguinolents et mous qui caressent ses épaules, puis à côté des crânes verts aux mâchoires articulées qui tournent dans leur niche de fausse pierre. Elle aimerait descendre du wagonnet et s’arrêter longuement pour écouter jouer l’orchestre des soixante-six squelettes dont la musique l’entraîne vers les profondeurs obscures qu’elle voudrait tant atteindre.

La vraie nuit est tombée sur le parc d'attractions. Nora se glisse sous la tente de la voyante. Ni dans la boule de cristal ni dans les marcs de café elle ne trouve l’objet de sa quête désespérée. « Ne partez pas ! Je le vois », lui lance la vieille femme à la voix éraillée en accrochant ses longs ongles rouges à la parka noire de l’adolescente.

 

Le mercredi après-midi, Nora n'a pas de cours, alors elle assiste à des services funèbres. Elle y vient pour retrouver l’odeur des cierges qui se consument, les costumes sombres, les visages défaits, les sanglots des mères dans la douleur, la voix grave et compatissante des prêtres ou des pasteurs : « L’Eternel a donné, l’Eternel a ôté, que le nom de l’Eternel soit béni ». Elle les connaît par cœur les versets des cultes ou des messes de deuil. Et à chaque fois, elle est gagnée par la même révolte qui se niche au fond de son ventre. Comment Dieu peut-il être amour et enlever à une sœur un frère tant aimé ? « Celui qui croit en moi vivra, quand même il sera mort », « Heureux dès à présent les morts qui meurent dans le Seigneur ». Aussi se force-t-elle à croire en cet endroit de paix où Frédéric devrait reposer. Blottie contre un pilier de grès froid, elle se laisse emporter par le chant de l’orgue vers le royaume des ombres.

 

Le vendredi soir, la mère de Nora sort avec une amie. Elles mangent dans une pizzeria du quartier puis elles boivent, elles boivent beaucoup d’alcool, dans des bars, très tard. A la tombée de la nuit, Nora traverse la ville à pied, marche le long de la ligne de chemin de fer. Parfois, un long sifflement transperce son capuchon et lui glace les oreilles. Un train la frôle. Elle ne s’écarte pas. Un kilomètre plus loin, elle dévale le sentier qu’elle a tracé dans le talus parmi les épineux. Ensuite, elle escalade l’enceinte du cimetière et avance sur la pointe des pieds dans les allées sombres. Elle vient s’asseoir sur la tombe de Frédéric. Elle reste là durant des heures à regarder le ballet des chauves-souris surgies des anfractuosités des vieux murs et les reflets de la lune sur les dalles de marbre, à inventorier les bruits et les ombres qui animent le domaine des morts. Quand la nuit se fait plus dense, le silence plus profond, elle parle à son frère. Elle lui raconte sa semaine. Elle lui dit sa peine et son inquiétude de voir leur mère s’assombrir toujours davantage, le regard souvent perdu dans la fumée de ses cigarettes et les vapeurs de gin ou de vodka. Elle lui murmure aussi sa révolte contre leur père. Elle sort de son sac à dos le cabas contenant une barre de chocolat, une pomme, des biscuits, un sachet de bonbons. Elle le dépose sur le gravier blanc. Elle embrasse la sépulture et s’enfuit entre les cyprès.

 

A voyager la plupart du temps parmi les ombres, on devient soi-même une ombre. Nora ne mange quasiment plus. Elle flotte dans ses habits noirs. Le bleu de ses yeux est devenu si clair qu’ils se fondent dans son visage de faïence, sous ses cheveux blond pâle. Sa mère est si absorbée par son mal-être et sa propre survie qu'elle ne peut guère accorder d’attention à sa fille. A l’école, Nora est si discrète que les professeurs, trop occupés à gérer les élèves turbulents, ne font pas attention à elle. Elle ne dérange personne, ne s’approche de personne. Elle erre en solitaire, jouant quelques heures par jour son rôle d’élève sage, de fille sans problème afin qu’on ne la remarque pas. Et elle n’a plus peur de rien. Elle s’est rendue invisible aux individus échauffés qui sortent des bars et aux toxicomanes affalés sur les bancs des squares lors de ses retours nocturnes, invisible aux patrouilles de police qui sillonnent la ville, invisible aux locataires des appartements voisins qui ignorent tout de ses pérégrinations, invisible parce que son père n’a jamais voulu la voir et que son frère n'est plus là pour la regarder.

 

Un soir, elle est descendue dans la cave de l’immeuble et là, sous l’ampoule nue du petit local, elle a sorti d’un carton son livre d’histoire de l’Antiquité. Elle a aussitôt retrouvé l’image qui l’avait fascinée lors du cours de sixième année sur l’Egypte ancienne et qui est revenue à son esprit : la fresque de la pesée des âmes dans le domaine des dieux. Elle voit alors Anubis, le gardien des sépultures à la tête de chacal conduire Frédéric devant Osiris, le dieu sauveur. Elle voit, sur la balance du jugement dernier, le cœur pur et vide de péchés de son frère, plus léger que la plume de Maât, la déesse de la justice et de la vérité. Elle éteint la lampe blafarde, allume une bougie et tente une fois encore de partir vers le royaume des morts. Mais quand elle approche du couloir de lumière, la porte se referme, et Frédéric reste prisonnier des ténèbres.