Le lundi des roses (Extrait : les premières lignes ...)

Le lundi des roses.   (Extrait de la nouvelle publiée dans le recueil collectif "Masques". Editions Encre Fraîche. 2015).

 

C'était le lundi des Roses, peu après midi. Alors que tout Mayence se pressait dans les rues pour voir le grand cortège, que des milliers de personnes en costumes chamarrés défilaient au rythme des tambours et des cuivres, que les enfants se précipitaient en hurlant sur les pavés pour ramasser les bonbons lancés par des masqués juchés sur des chars somptueusement décorés, elle est entrée en coup de vent dans le café Blum désert, a posé ses coudes sur un guéridon, a pris sa tête entre ses mains gantées et a crié : « Le salaud »

 

Elle portait une longue robe blanche à crinoline et à volants, une perruque poudrée à large tresse tombant sur sa poitrine par-dessus son épaule. Elle était grande, avait la taille fine et son visage était dissimulé derrière un masque blanc.

Le garçon, un étudiant engagé pour le service durant la période du carnaval, seul dans l'établissement à ce moment où tous les Mayençais lançaient leurs cris joyeux sur les trottoirs et les places de la ville, était plongé dans la lecture d'un poème d'Heinrich Heine :

 

Ils sont à toi, ces yeux saphir,

Si doux, si adorables.

Oh, trois fois heureux l'homme

Qu'ils accueillent avec amour.

 

Il sursauta à l'entrée en trombe de la dame, laissa tomber son livre sur le comptoir et s'avança vers elle. Il lui sembla apercevoir des yeux mouillés derrière le masque de carton orné de paillettes dorées et il entendit les lèvres vermeil murmurer : « Un coup de poignard dans le dos, après douze ans de mariage, dans notre maison, et avec une Française. Je ne le lui pardonnerai jamais. Je vais le tuer, ou alors ... »

Le jeune homme bredouilla :

- Madame, puis-je quelque chose pour vous ?

Elle redressa la tête et, les yeux fixes derrière le masque, sembla observer le garçon. Elle était encore essoufflée par la course accomplie jusqu'au refuge qu'avait constitué pour elle le café Blum, et sa poitrine se soulevait à une cadence rapide.

- Apportez-moi un alcool de prune.

Elle avala le contenu du verre d'un trait et après quelques minutes de silence elle se leva, fit résonner ses bottines à talons hauts sur le plancher, s'avança avec résolution vers le serveur et d'une voix ferme retrouvée elle lui lança :

- Tu peux encore faire quelque chose pour moi.

Elle prit alors le garçon par la main et l'entraîna dans la cuisine, ferma la porte derrière elle, souleva d'une main les volants de sa robe jusqu'à la taille, attira de l'autre le jeune homme à elle et lui dit :

- Viens !