Mattmark

Elle avait quatorze ans en 1965. Elle découvrait la télévision, en noir et blanc, sur le poste de son oncle Vittorio, au café du village. Elle s'ouvrait au monde, mais en saisissait aussi sa violence et ses injustices. Elle a encore dans ses yeux les images de l’explosion de haine et de désespoir des communautés noires de Californie face aux inégalités sociales, ou celles des mères et des enfants essayant d’échapper, hurlant de terreur, aux torrents de feu déversés par les bombardiers américains sur les rizières du Viêt Nam. Elevée dans les bons sentiments, dans l’amour du prochain, dans la charité chrétienne, elle ne comprenait pas pourquoi on pouvait faire tant de mal, et au nom de quel idéal les Etats-Unis tourmentaient des populations innocentes.

Elle se souvient aussi, bien sûr, et avec une profonde rancœur, du récit de ses compatriotes Italiens repoussés par les douaniers suisses aux frontières de Chiasso et de Brigue. Elle était révoltée à l’idée que la Suisse, qui bâtissait ses maisons, ses routes, ses barrages grâce au travail de dizaines de milliers de travailleurs de son pays, puisse développer contre eux des sentiments hostiles.

Elle en avait parlé au curé qui lui avait expliqué que la vie terrestre est faite d’injustices et de souffrances, qu’à l’image du seigneur Jésus, il fallait qu'elle remette son cœur et sa vie à Dieu auprès duquel elle devait trouver l’apaisement. Elle n’a jamais pu accepter cette forme de résignation. Elle ne pouvait pas se courber sous un voile noir comme sa mère, porter sa souffrance tout au long de la semaine et croire qu'elle pouvait la déposer à la messe du dimanche. Elle a murmuré sa révolte en serrant les dents sous ses draps. Et ces sentiments refoulés, ils sont toujours là, dans son ventre, à lui faire mal, plus de quarante ans après.

 

Sa maman a voulu revenir une fois à Saas Almagell avant de mourir. Elles ont mangé à l’hôtel puis Anna est montée au barrage. Malgré l’air lourd de cet avant-dernier jour du mois d’août, elle voulait absolument aller jusqu’au refuge d’où son père lui a écrit plusieurs fois. Elle a longé le lac artificiel, puis suivi le sentier qui serpente dans le gazon alpin jusqu’au pâturage, au pied des rochers.

Elle imaginait son papa marchant à grandes enjambées, mâchouillant un brin d’herbe, s'arrêtant pour observer un rapace qui tournoyait dans l'azur ou un bouquetin aux aguets sur une crête. Elle voyait ses grands yeux, radieux à la veille de Noël quand elle sautait dans ses bras sur le quai de la gare de Naples, puis tellement tristes quand venait l’heure du départ vers la Suisse et de la longue séparation jusqu’aux fêtes de Pâques.

Malgré un éloignement de neuf à dix mois par année, elle se sentait vivre dans la chaleur de ses mains qui la soulevaient de terre et la faisaient voler haut dans le ciel, les jours de fêtes où il était lumineux de bonheur.

Elle marche maintenant depuis plus de trois heures, sous un soleil terni par un voile de nuages gris, essayant de repérer sur les rochers les marques blanches qui indiquent la voie vers le col. Un écriteau enfin : Monte Moropass, altitude 2868 m, et une flèche en bois montrant la direction du refuge. Au-dessus d'elle, une madone, immense, dressée au sommet de l’éperon rocheux. Elle a envie de crier sa rage à cette vierge dorée, hautaine, symbole d’une Eglise hors du temps et du monde, si loin de la douleur des hommes et plus encore de celle des femmes, incapable de leur apporter le moindre élan libérateur ni même du réconfort. Sa sensibilité exacerbée laisse ressurgir du fond de son ventre toutes ses révoltes d’étudiante, contre les bûchers de l’Inquisition, contre les exactions de l’Eglise dans les colonies, contre le silence de Pie XII face aux exterminations nazies, contre les vieillards en chasubles brodées dans leurs palais pontificaux qui condamnent la contraception et l’avortement et méprisent des millions de femmes de populations affamées.

 

Une centaine de mètres plus bas, elle aperçoit enfin le drapeau rouge, blanc et vert qui flotte sur le toit d’une cabane en bois. Les nuages semblent tourner admirativement autour de l’imposante masse du Mont-Rose. L’intérieur du refuge ne doit pas avoir beaucoup changé depuis les années soixante : des cartes topographiques, des photos d’alpinistes et de skieurs italiens punaisées contre les lambris de sapin et une ardoise avec la liste des mets, accrochée à côté du comptoir. D’une porte ouverte sur une cuisinette s’échappe une odeur de minestrone.

Son père venait s’asseoir ici pour manger un plat de spaghettis. Elle l’imagine, buvant lentement les dernières gorgées de son verre de chianti, regardant longuement vers le sud, comme pour prolonger sa vision au delà des Alpes jusque vers la Méditerranée et son Benevento, vers les gens qu’il aimait. Ce dimanche d’août, il avait sorti de sa poche une feuille de papier et son crayon. Et il avait écrit son dernier message, celui qu'Anna porte toujours avec elle dans son sac :

 

“ Ma petite fille chérie,

Par ce beau jour d’été, je suis retourné au refuge d’où je t’ai déjà écrit plusieurs fois. J’ai cueilli quelques fleurs que j’ai glissées dans l’enveloppe. Tu chercheras leur nom dans tes livres de botanique. Il y a un petit peu de vent sur les montagnes et le Mont-Rose en face de moi est magnifique. Je viens de manger une minestrone très bonne, même si elle n’a pas le goût de celle de maman. Sais-tu pourquoi elle est délicieuse ici ? Parce que je l’ai mangée au sud des Alpes ! Je te félicite pour tes bons résultats à l’école et je crois que dans ma valise, à Noël, il y aura une bonne place occupée par les cadeaux pour ma petite Anna adorée. Le chantier avance bien. La digue est presque terminée et le lac commence à se former en amont.

Un jour, tu viendras en Suisse et je te montrerai notre construction. Je crois que le vent souffle vers le sud. Alors j’ouvre la fenêtre et je dépose dans le ciel un gros baiser que le vent portera vers toi. A bientôt ma belle, ma princesse. Je me réjouis de lire ta prochaine lettre. Sois bien sage à l’école et avec maman.

Ton papa, Salvatore.”

 

Sur le sentier du retour, elle s’arrête pour observer la masse imposante de la digue de béton et de cailloux et le lac turquoise, opaque, immobile, froid dans ce val sans âme.

Le vent du soir se lève. Elle grelotte et pense qu’aucun homme n’a pu lui apporter une chaleur semblable à celle que lui procurait son père quand il la prenait dans ses bras. Malgré toute leur tendresse, leur gentillesse, leur amour, Sandro, puis Rafaele, puis Alessandro et quelques autres n’ont pu lui donner ce sentiment de force, de réconfort profond, de lumière chaude que lui a prodigué son père. Elle est bien consciente qu'elle l’idéalise, qu'elle en a fait un mythe, un modèle inaccessible pour tout compagnon. Et c’est pourquoi elle ne sera jamais pleinement heureuse avec un homme et c’est la raison pour laquelle, depuis deux ans, elle vit seule avec sa mère qui ne s’est jamais consolée, elle non plus.

Malgré le froid qui transperce ses vêtements, elle traverse le terrain de sable et de terre, en aval du barrage de Mattmark, quelques dizaines de mètres en dessous de la route, où se trouvaient les cantines, les dortoirs, les ateliers et les bureaux du chantier.

Au-dessus d'elle, suspendue au rocher, la masse noire et grise du glacier est encore là, menaçante. Il ne fait pas de doute, que toutes les précautions n’avaient pas été prises en plaçant des bâtiments à cet endroit.

 

Elle marche lentement jusqu’au monument : une croix de métal sur un rocher, une plaque commémorative apposée par la communauté italienne de Suisse : “In memoriam corum qui pererunt mobe montis glaciata fracta”. En ce jour de triste anniversaire, ni les responsables de la société des forces motrices qui exploite le barrage, ni les autorités helvétiques ne sont venus déposer des fleurs en hommage aux travailleurs italiens disparus. Mais aujourd’hui, une fille pleure encore son père enseveli sous trente mètres de glace. Une fille qui ne peut oublier ce 30 août 1965 où huitante-huit ouvriers et ingénieurs ont été brutalement écrasés dans leurs baraquements par des milliers de mètres cubes décrochés du glacier d’Allalin.