L'ascenseur

A l'occasion de mon quatre-vingt-sixième anniversaire, mon épouse Catherine m’a proposé une balade artistique. Visite d’une galerie, puis parcours champêtre et sylvestre à la découverte de sculptures et installations disséminées dans la nature. Depuis toujours, face à chaque œuvre d’art, je me pose les mêmes questions “ Que ressens-tu ? Es-tu interpellé par ce que tu vois ? Que veut te dire l’artiste ?” Dans un musée en plein air, il y a en plus la notion du lieu qui interpelle : ”Pourquoi cette construction à cet endroit ? Quel lien entre l’oeuvre et l’environnement choisi ?” Et depuis plus de cinquante ans nous reprenons, Catherine et moi, à peu près les mêmes dialogues :

Elle, face à une sculpture faite d’éléments métalliques récupérés :

- C’est du Tinguely ou du Lüginbühl ! Il n’a rien inventé, machin, comment s’appelle-t-il ? Et elle chausse ses lunettes pour lire le nom du plagiaire.

Moi : Il y a des disciples qui dépassent parfois les maîtres ou qui poussent plus loin une idée. N’est-ce pas en ajoutant des roues à la machine à vapeur que l’on a créé la locomotive ?

Elle, devant quatre miroirs fixés à des troncs d’arbres :

- Un peu facile. Miroir, dis-moi qui est la plus belle ? On nous dit : “L’oeuvre c’est toi. Regarde-toi !” A huitante ans, je peux te dire que la plupart des femmes ont envie de passer tout droit devant ce genre d’invitation.

Moi : Le miroir nous renvoie aussi à la nature qui nous entoure et à notre être intérieur...

Elle : Ah ! Oui ! La beauté intérieure ! Celle que tu admires tant chez les jeunes femmes en bikini quand nous nous promenons au bord du lac en été !

Elle, devant six barres de plexiglas plantées dans un sous-bois :

- Ça ne me parle pas. Je ne vois pas quel travail artistique il y a là.

Moi, lisant la brochure de présentation :

- “Jalons silencieux, invitation à la métaphore, à la découverte ...”

Elle, passant son chemin :

- S’il faut un guide ou un bouquin pour comprendre une oeuvre, c’est que l’artiste a raté son coup.

Elle encore, devant une libellule qui tourne dans un rayon de lumière au-dessus du ruisseau :

- Voilà la beauté ! L’art est dans la nature. Il y a plus de poésie dans cette scène que dans ces trois couvercles de citernes découpés et posés au bord du sentier.

Moi : L’artiste a toujours une idée forte à l’origine de sa création, qui parfois nous échappe. Il veut peut-être nous obliger à soulever le couvercle de nos préjugés et à laisser s’échapper notre imaginaire.

Quelquefois, le consensus fleurit comme les crocodiles au bord du fleuve. En l’occurrence, des reptiliens en plastique dissimulés dans les feuillages au bord de la rivière ou grimpant aux arbres. Nous, sous les peaux vertes suspendues à un fil entre deux arbres, puis devant l’affiche publicitaire pour les sacs en croco “swiss made” en vente à la galerie :

- Joli clin d’oeil. Le message est au moins clair. C’est écolo et drôle. Bravo l’artiste !

 

Et puis, dans un champ, au terme du parcours, une longue serre couverte d’une toile blanche translucide tendue sur des arceaux d’acier. A l’intérieur, une allée de dalles bordée de hautes plantes sèches, aboutissant à un carré de ciel. Sur les côtés, d’innombrables sièges blancs, des chaises d’enfant, de simples chaises, des tabourets, disposés sans ordre sur du gravier. Catherine ne s’arrête pas. Moi, je reste ahuri devant cette vision.

Elle : Tu viens !

Moi : Va déjà. Mon genou me fait un peu mal. Je te rejoins à la voiture.

Pourquoi cette fascination ? Ce vaisseau fantôme au milieu des prés me met-il en face de mon présent de vieillard ? Ces sièges sans couleurs sont-ils ceux que j’ai occupés au cours de mes activités passées ? Ce couloir silencieux constitue-t-il un appel au repos éternel ? Les fleurs séchées sont-elles les souvenirs qui jalonnent le sentier de ma vie ? Et tout au bout, le ciel qui m’attend ? Les témoignages des personnes passées très près de la mort concordent dans la description d’un tunnel de lumière dans lequel ils ont été aspirés et où ils ont vu en accéléré le film de leur existence. Serait-ce donc cela ?

Et puis, je pense à ce rêve que je crois avoir fait à plusieurs reprises. Un match de football nocturne au cours duquel je me battais comme un forcené pour faire progresser le ballon sur un sol boueux et devant des gradins vides. Le brouillard envahissait l’espace. Coéquipiers et adversaires se confondaient et n’étaient plus que des silhouettes qui fuyaient dans la nuit. La lumière des projecteurs faiblissait et je continuais à pousser mon ballon, seul, vers un but invisible. Et puis un autre rêve : celui d’un interminable labyrinthe sur un chantier, où je progressais avec peine sur des murs et des escaliers d’où la chute était possible à chaque instant. Je portais dans mes bras de vieux vêtements qui m’échappaient sans cesse et que j’essayais de rattraper. Et si, au bout du labyrinthe, je devais arriver devant la serre aux chaises blanches ... Il m’est arrivé à une autre occasion d’éprouver une impression aussi forte confronté à une œuvre d’art. Je circulais dans d’étroits couloirs entre des boîtes en fer gris, en piles de trois mètres de hauteur. Sur chaque boîte, un avis mortuaire, avec la photo d’un défunt découpé dans un journal. Une voix monocorde récitait les noms des disparus. J'avais éprouvé pour la première fois la sensation physique de la mort et la même impression saisissait mon corps entier alors que j'avançais sous la toile translucide de la serre.

Elle : Mais, tu es toujours là ! ça fait vingt minutes que je t’attends. Qu’est-ce qui se passe ?

Catherine, toujours alerte même après une marche de deux heures et demie est allée jusqu’à la voiture et est revenue me chercher.

Moi : Un peu fatigué, il fallait que je m’arrête un moment. Et puis, cette œuvre m’a produit un effet que j’essaie de comprendre.

Elle : Si j’avais su, je t’aurais emmené au cimetière. Là, tu aurais sans doute plus vite compris.

 

Au programme de la journée, j’ai prévu une visite à mon contemporain Jean-Bernard, pensionnaire d’un établissement médical pour personnes âgées depuis son accident cérébral. Catherine va de son côté porter un cadeau à notre nièce qui fête ses soixante ans. Elle me dépose devant le home où réside mon vieil ami. Sans doute à cause de la fatigue due à la longue balade, de l’émotion suscitée par l’épisode de la serre ou de la chaleur lourde de cette fin d’après-midi de juillet, je me sens oppressé, j'ai peine à trouver mon souffle et je dois m’asseoir sur le premier fauteuil trouvé dans le hall de l’EMS.

La fille en blouse blanche : Ça va Monsieur ? Vous cherchez quelqu’un ?

Moi : Ça va bien. Merci. Je viens trouver Monsieur Monnier.

La fille : C’est au deuxième. Vous pouvez prendre l’ascenseur, au bout du couloir.

 

La porte métallique claque derrière moi avant que je puisse voir l’intérieur de la cage. Et, sans que j’aie actionné aucune commande, la cabine se met en mouvement dans un grincement bizarre , monte durant quelques secondes. Puis elle s’immobilise et la lumière s'éteint. Dans l’obscurité complète, je cherche à tâtons à pousser la porte : bloquée. J’essaie de trouver le tableau de commande. Je presse sur quelques boutons : sans effet. J’appelle au secours : un long silence pour seule réponse. Je frappe aux parois avec mes deux poings : ma montre se détache, tombe et se casse. Le temps s’arrête. Dans le noir me reviennent les images de l’après-midi, l’allée aux chaises blanches, les rêves resurgis de ma mémoire profonde. La sensation de malaise dans ma poitrine a disparu. Mais mes joues sont froides. Le métal des parois est glacé. Comme les boîtes empilées dans le musée. Et si...

Tout à coup, un grincement, un éclair de lumière, un carré de ciel : deux anges vêtus de blanc s’emparent de moi.

- Mon pauvre Monsieur, désolé. Une panne d’électricité. La connexion de la génératrice de secours ne s’est sans doute pas faite avec l’ascenseur. Et vous êtes resté près d’un quart d'heure emprisonné. Venez, nous allons vous offrir un café.

 

Catherine arrive, vingt minutes plus tard, ponctuelle comme toujours. Je l’embrasse, la serre dans mes bras.

- Chérie, tu avais raison, il n’y a rien de plus beau qu’une libellule en vol dans un rayon de soleil au dessus d’un ruisseau.