Maya l'abeille et le mur de Planck

Maya l'abeille a tant entendu son ami Léon le bourdon et ses compagnons Antiphon, Platon et Cicéron ressasser les questions « D'où vient-on ? Où va-t-on ? La vie est-elle ruche ou prison ?  Résurrection, réincarnation, après la mort que vit-on ?» qu'elle a voulu se faire son opinion. Lasse de voir ces mâles oisifs quémander leur ration de sucre aux ouvrières, incapables qu'ils sont de produire une once de cire, d'agiter leurs ailes pour ventiler la maison ou de défendre la citadelle contre le varoa et l'aethina tumida, elle a décidé de leur faire la démonstration que c'est par l'action que l'on répond. Ouvrière exemplaire, elle estimait avoir assez longuement servi sa reine en construisant inlassablement des milliers de cellules hexagonales et en lui rapportant quotidiennement des brassées de pollen. Syndiquée et consciente de ses droits, elle allait donc prendre un congé sabbatique et entreprendre un voyage d'étude afin d'éclairer les discussions de ces bourdons nourris au biberon et dissertant dans leur cocon.

Elle s'est donc envolée de primevère en saponaire, de pâquerette en esparcette, de bleuet en oeillet, parcourant les millénaires dans la lumière solaire. Elle a survolé le jardin de Darwin, y a observé un homme de Cro-Magnon chassant l'ours et le bison, un archéoptéryx battant des ailes au-dessus des fougères arborescentes et un trilobite barbotant dans les fonds marins du cambrien. Elle a filé à tire d'ailes dans l'espace de Copernic, a volé de Mars à Jupiter, de Saturne à Uranus, de Neptune à Pluton. Puis à la vitesse d'un photon, elle a traversé la Voie lactée, les Nuages de Magellan, les constellations de la Dorade et du Toucan, croisé Andromède et le Bélier puis mille autres galaxies qui courent depuis la nuit des temps à travers l'Univers, en route vers un ailleurs inconnaissable.

Après quatorze milliards d'années à remonter dans le passé pour arriver quelques fractions de secondes après l'explosion primordiale, Maya allait peut-être enfin connaître la réponse à la première question de ses faux frères. Mais la petite abeille, encore toute éblouie par le big-bang, s'est alors heurtée à un grand mur noir sur lequel était apposée une plaque de marbre portant l'inscription : Mur de Planck. Les bourdons érudits en avaient parlé de ce fameux mur et de ce début de tout décrit par le physicien allemand. Elle se souvenait aussi que l'un d'eux, brandissant un gros bouquin sorti d'on ne sait où, répétait inlassablement : «Au commencement, Dieu créa les cieux et la Terre ».

« Et avant le commencement, il y avait quoi ? » avait-elle envie de répliquer. Il fallait qu'elle voie ce qui se trouvait derrière la cloison. Mais ni par la gauche ni par la droite, ni par-dessus ni par-dessous il n'y avait possibilité de la contourner. Et pas la moindre fissure, ni la plus petite anfractuosité dans laquelle s'enfiler et par-là connaître quel espace et quel temps se déroulaient de l'autre côté. C'est donc avec un gros point d'interrogation accroché aux brosses de ses pattes postérieures qu'elle s'en est retournée à la maison.

 

Lors du trajet vers le rucher, elle survole la demeure de l'apiculteur. Le vieil homme au grand chapeau à voile est alité, il est malade, il va mourir. Maya est un peu triste parce que certes, il enfume les ouvrières pour mieux leur soutirer leur miel, mais il leur a construit un confortable abri, en hiver il les nourrit, il les cajole, il les chérit. Elle se dit qu'elle va l'accompagner dans son dernier voyage et qu'elle pourra peut-être ainsi répondre à l'autre grande interrogation de ses compagnons hyménoptères. Alors quand les cendres du défunt s'envolent au-dessus du crématoire, elle se laisse porter dans les fumées qui doivent la conduire vers l'au-delà. Le ciel où elle évolue est calme, clair, lumineux. Mais tout à coup, elle se trouve devant un rideau blanc et lisse, également incontournable et impénétrable. Des lettres d'or y sont épinglées : Rideau de la mort.

Elle se rappelle alors les paroles du bourdon aux Evangiles clamant à propos du trépas : « Celui qui croit en Moi, quand même il serait mort, vivra, et quiconque vit et croit en Moi, ne mourra jamais ». Elle s'approche de la tenture incommensurable et appelle : « Vous qui avez cru et qui êtes passés de l'autre côté et à nouveau vivez, où êtes-vous ?              Répondez-moi ! ». Elle ne reçoit qu'un profond silence en réponse à ses questions. Elle se dit alors que peu importe l'avant et l'après. Elle revient à son petit morceau de terre et de ciel, quelque part dans l'univers où s'inscrit son existence. Elle continuera de féconder prairies et vergers en transportant le pollen de fleur en fleur, d'arbre en arbre et de produire le miel qui adoucit la vie des hommes. Et une fois déchargé son panier de nectar, elle dansera dans l'azur pour montrer à ses semblables le chemin des pommiers en fleurs.